Le lac des signes

un article sur l'accompagnement

Sonate pour présence à quatre mains

 


Ce texte a été composé (avec une amie très chère) comme une sonate à quatre mains, par l'union de deux musiques intérieures, en choeur,  arrangement sans aucun bémol.



Un vendredi de ce mois de novembre 2010, le livre de la vie de Marie-Anne s’est refermé et sa nuit est devenue lumière. Je le feuilleterai de temps à autre, quand je voudrai m’inspirer de sa dignité et de sa maturité spirituelle face aux épreuves de son cancer. J’ai eu quatre mois pour me préparer à sa disparition.  L’abandonné est-il celui qui meurt ou celui qui continue à vivre ? Lancinante question sans doute pour ceux qui ne conçoivent pas un ailleurs. Son voyage avait un but. Je veux croire que sa mort aussi. J’aime penser que nous avons été présentes l’une à l’autre jusqu’au bout.

 

Il me reste à faire l’apprentissage de parler d’elle au passé. Elle est, elle n’est plus… elle était…

Elle est, elle a toujours été. Elle sera pour toujours, mais ailleurs. En moi, mais hors de mon espace.

 

Une chose est certaine, c’est que nous ne connaîtrons jamais la vérité du mourir, avant de le vivre nous-mêmes. Nous ne pouvons que « nous tenir au plus près de ceux qui partent » et c’est de nos expériences partagées avec eux que nous pourrons espérer nous en approcher. Je crois tellement à la valeur de l’expérience vécue. Sans elle, tout est vain. Une chose est de comprendre, d’apprendre, une autre est de vivre et de mettre en mots et en action ce que nous avons compris et appris.

 

Ne craindre ni de vivre, ni de mourir, voici notre vaste tâche.

 

Si nous sommes engagés dans l’accompagnement des personnes malades ou en fin de vie, c’est parce que nous reconnaissons l’importance de l’écoute, tout en éprouvant le bonheur de se construire soi-même en aidant les autres.

 

S’aventurer dans ce chemin est prendre conscience du poids des mots, du silence, de notre présence, chaque rencontre possédant son propre côté unique et exceptionnel. C'est dans ce rapport à l'autre que nous pouvons créer un climat de confiance et quand la confiance est établie, un lien authentique peut naître, car nous avons appris à nous arrêter sur les petits riens pour permettre à l'autre de dis-cerner le sens de sa vie. La richesse de la relation possible repose sur la connaissance de soi-même et sur notre capacité d'écoute, c'est à dire de vide intérieur.

 

Avant d’être présent pour les autres, il est utile de faire tout un travail sur soi, pour se définir d’abord par rapport au chemin en tant que bénévole, pour ensuite se rencontrer soi-même dans notre propre écoute. Dans le mot « bénévolat », j’entends : vouloir du bien. Vouloir du bien, voilà une notion qui se retrouve dans toutes les rencontres de notre vie, qu’elles soient situées dans un cadre familial, amical ou professionnel.

 

Pourquoi est-ce si difficile ?

 

En fait, chacune de mes aventures, de mes émotions, de mes pensées, est un tremplin pour un envol nécessaire, une réflexion, un regard et une remise en question sur moi-même. C’est ainsi que je peux avoir la chance de pouvoir développer ma tolérance, ma patience et la qualité de mon relationnel. Mais n’est-ce pas mon mental qui prend le plus souvent la direction de mes actions et de mes paroles ?  Alors il y a conflit, combat avec moi-même et pour finir avec les autres. Je dois partir de mes insuffisances, de mes difficultés d’être, il me faut les connaître, les reconnaître dans la vie quotidienne et surtout les accepter. Il faut admettre qu’un programme de transformation de soi quand on en a conscience, peut prendre des années, voire une vie tout entière. Puisque chacun(e) de nous est différent, nous ne pourrons jamais faire le même travail dans les mêmes situations.

 

Ecouter engage tous les sens, toutes les émotions, tout notre vécu.

Etre présent signifie bizarrement faire totalement abstraction de son moi et de ses préoccupations du moment, se mettre dans un état de réceptivité totale, en se mettant donc en retrait, de soi-même ! C'est ainsi que je peux parvenir à installer en moi cette conscience, en dehors du temps et de l’espace, ce lieu immuable de communication silencieuse avec tout ce qui m’entoure, pour être mieux présente pour l’autre. 

 

Pourquoi de longs mois de « trans-formation » voire des années, sont-ils nécessaires pour apprendre à seulement voir dans la personne accompagnée un être souffrant, en faisant abstraction de mes jugements, de mes propres souffrances, de mes convictions et de ma vérité ?

 

Proposition de réponse :

 

Il me semble que d’une manière générale, nous ne mesurons pas assez, voire pas du tout,  la souffrance inhérente à chaque être. Une souffrance qui n’est pas visible le plus souvent. Pour beaucoup elle est liée à un besoin vital de recevoir et de donner de l’amour. Or cette souffrance, lorsqu’elle ne peut être acceptée ou sublimée, enferme l'être depuis toujours dans une solitude profonde et dans son univers égotique.

 

Pour que mes propres fardeaux ne viennent pas accabler l’autre, pour que la détresse parfois n’éteigne pas la joie de l’accompagnement,  pour que les blessures que je m’efforce de panser du mieux que je le peux n’occasionnent pas un mal-être et une souffrance supplémentaires, n’y a-t-il pas des pensées simples à se rappeler dans ces instants de présence auprès des mourants, qui pourraient briser mes raideurs, chasser mes timidités ou mes peurs et transformer des situations apparemment difficiles ?

 

L’une d’elles est peut-être de savoir combien il nous serait précieux de pouvoir traverser ce moment du mourir en ayant le bonheur d’une véritable présence bienveillante et tendre. Je pense seulement à une forme de tendresse intérieure, sans jugement, qui accepte tout, comprend tout et surtout ne dit rien qui puisse heurter, ne fait rien qui puisse déranger, une présence qui respecte ce qu’on a été et qu’on est encore jusqu’à notre dernier souffle. De toute façon, quoi que nous puissions faire, quoi que nous puissions dire, avec toute la tendresse et la présence que nous pouvons apporter dans ces moments du mourir, l’être qui part est seul pour tourner la page de SA VIE, une énigme pour la plupart des humains.

 

Au chevet d’un mourant, recevoir en toute humilité ce que cette personne peut, ou va nous apporter est un don, un échange qui peut installer un équilibre entre deux êtres humains, pourtant incomparables dans une telle situation, en les rendant présents l’un à l’autre. Elle est là, toute la richesse de l’accompagnement. 

 

Je crois utile d’apprendre à vivre constamment avec l’espoir que les oppositions apparentes puissent s’unifier, pour transcender une vision réductrice du bon et du mauvais, d’une vie en noir et blanc. Le Mal n’est pas l’opposé du Bien et ce dernier n’a rien à voir avec la morale. Le Bien se situe dans un espace élargi de conscience et dans une créativité (action ou pensée) en harmonie avec cette énergie.

 

Est-ce là encore une utopie, ou un idéal inaccessible ? C’est le mien et je pense qu’il faut aller jusque là pour pouvoir approcher quelqu’un qui a toutes les chances d’être à l’opposé de ce que nous sommes, nous les propres bien lavés, les bien-portants, les vivants, ceux qui ont encore un futur, un demain ou un lendemain à organiser ou à attendre. 

 

Le bénévole parfait n’existe pas plus que l’accompagnement parfait. Et heureusement ! Où seraient la spontanéité, l’authenticité nécessaires pour l’écoute, les paroles et les gestes qui en découlent ? Oui, j’ai des choses à apprendre, sur moi-même surtout, des attitudes à savoir tenir, des perceptions à acquérir, de l’humilité, de la patience, du bon sens, de la simplicité, de l’écoute à perfectionner encore et toujours… Mais suis-je pour autant incapable de donner un peu de ma présence ?

M’accorder un moment de silence, m'écouter dans un espace intérieur qui m'appartient totalement, aller au-delà de toutes mes conceptions limitées, de toutes mes visions erronées, pour que la paix  s’installe en moi et autour de moi et permette à la magie de l’humain d’agir. 

Pour qu’avec Toi, dans l’espace de ta différence, en ta présence, ma mission puisse se développer dans le subtil accord de nos consciences.



22-02-2011 | 240 vues

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